Louboutin juxtaposait les taches de couleurs vives sur un même modèle. Cet emblème vermillon est devenu la signature du jeune chausseur. Ce discret piédestal sang de taureau jalonne, depuis, les épisodes de la vie mondaine, aisément repérable lorsque Caroline de Monaco grimpe sur son yacht ou quand Nicole Kidman presse le pas aux obsèques de lady Di. On l'aperçoit aussi aux pieds de Madonna, Catherine Deneuve, Barbara Streisand. Dans l'étroite rue Jean-Jacques-Rousseau (Paris, Ie), une boutique microscopique s'anime des rituels du souk. On boit le thé, on marchande, on raconte sa vie. «Je n'ai jamais imaginé vendre mes souliers dans les grands magasins sans les avoir aussi chez moi», confie Louboutin. Dans sa boutique, il apprend beaucoup sur les rapports qu'entretiennent les femmes avec leurs chaussures, les vivant comme une extension d'elles-mêmes, un prolongement de leur silhouette, qu'elles subissent ou qu'elles subliment. «Les femmes ont un rapport plutôt viril avec leurs souliers. Souvent elles ne les cirent pas, contrairement aux hommes qui les bichonnent comme des objets de collection.» Lui, traverse la vaste allée qui mène de la boutique à son bureau en faisant claquer sur les pavés l'épaisse semelle de cuir de ses sandales tressées noires et beige. Qui, au départ, lui ont valu de cuisantes ampoules" Son bureau est encombré de multiples références. Au mur, une tapisserie ramenée d'Ouzbékistan. Des babouches anciennes, ses premières chaussures poissons, un thermos en girafe. Plus loin deux automates indiens, des nattes balinaises. Comme une façon de mélanger des origines compliquées. Gamin, il vit dans un quartier populaire du XIIe arrondissement. Pour éviter d'avoir à percer le mystère qui l'a fait naître métis dans une famille toute blanche, il s'invente un passé égyptien, jusqu'au jour où il se fait traiter de «sale beur». Choqué, il essaye de remettre sa parenté pharaonique sur le tapis. Rien à faire. Surtout pas de passe-droit pour les «café au lait». A 12 ans, il se réfugie souvent au musée des Arts africains et océaniens. Là, il découvre un exotisme dont la géographie suffisamment vaste et imprécise lui va comme un gant, un exotisme qu'il poursuivra plus tard, avec boulimie, du Maroc à la Turquie, la Jordanie, l'Ouzbékistan, l'Inde et le Japon. Chaque destination devient aussi une aventure vestimentaire. Il s'approprie les chaussures, les étoffes, les gilets brodés. Il y a toujours une ou deux pièces très épicées dans ses tenues.
A 14 ans, Christian Louboutin se débrouille via le music-hall pour approcher de façon très fantaisiste ce qui va devenir sa vocation. Il dessine des souliers pour les meneuses de revue. Il offre ses croquis à Lisette Malidor, Rita Renoir, Norma Duval: «J'étais fasciné par ces femmes-oiseaux tendues vers le ciel: un corps, des plumes, des talons hauts, c'était l'hyperféminité.» La chaussure pour lui est un objet sexué, il a toujours en tête les mules de Janis Joplin, les sandales hautes de Tina Turner mais il ne réalise pas encore qu'il s'agit d'un métier de mode.
Lui reviennent à l'esprit les heures passées face à l'aquarium des poissons tropicaux. Devant ces peaux à l'irisation naturelle, ces imprimés parfaitement symétriques aux couleurs lumineuses comme rebrodés de pierres et ces queues transparentes aussi impalpables que la mousseline, il a eu l'intuition de la couture. Passant du rêve à l'expérimentation c'est chez le poissonnier qu'il déniche la matière de ses premiers prototypes. «J'achetais les poissons pour le look et le marchand me prenait pour un fou: -Prenez donc celui-là!
-Qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'une sardine, c'est bien trop petit, même pour un drapé!» C'est aussi le moment où il lâche les bancs de l'école pour une vraie assiduité aux fêtes de la Main bleue et du Palace .
Un coup de fil bienveillant d'Hélène de Mortemart, alors directrice de la couture chez Dior, et le voilà stagiaire chez Charles Jourdan: dans l'usine de Romans, commence l'apprentissage. Il se sent protégé par l'aura de sa marraine, jusqu'au jour où tout se gâte devant l'intransigeance de ce jeune Parisien qui cherche à fabriquer à son idée. Aujourd'hui encore, il ne supporte pas la déperdition de style entre le dessin et la réalisation. S'il s'était laissé influencer, jamais la semelle rouge, devenue l'image de marque des 60 000 paires qu'il produit chaque année, n'aurait existé. A la veille de créer sa filiale américaine et d'ouvrir sur Madison, une boutique qui soutiendra un chiffre d'affaires réalisé à 80% aux Etats-Unis, il sait que rien ne serait pareil s'il n'avait eu la chance de côtoyer Roger Vivier.
A 16 ans, il découvre le travail de ce chausseur exceptionnel, décédé l'hiver dernier à l'âge de 91 ans. Il admire les souliers créés pour Dior, ceux de Marlène Dietrich ou les sandales du couronnement d'Elisabeth II. Il apprécie la !qualité, la finesse d'exécution,de ce chausseur presque orthopédiste. Christian Louboutin l'assiste pour l'installation d'une rétrospective de son oeuvre, en tant que coursier manutentionnaire. «Son élégance des années cinquante, sa douceur, la façon dont il parlait aux femmes, tout chez lui m'impressionnait à la manière dont le cinéma hollywoodien fascine les adolescents, pas seulement à cause des acteurs ou des costumes mais pour une approche de la vie complètement différente. Lui, en revanche, devait me prendre pour un ouistiti.»
Un ouistiti extrêmement agile. Physiquement, Louboutin a fait longtemps du trapèze au gymnase de la rue Montorgueil et ne perd jamais une occasion d'une démonstration publique. Egalement agile dans la conversation, il sait faire mourir de rire en imitant les conversations et en décrivant les tenues, les attitudes. Agile mentalement, il est roi du calcul mental, ne redemande jamais votre numéro de téléphone. Son agilité se manifeste enfin dans sa façon d'attirer l'affection. Grâce à Vivier et à ses souliers particuliers, Louboutin est conforté dans son intuition: plutôt changer de voie que de rester assistant. Très vite, la perte de sa mère l'aidant à passer à l'acte, il fonde sa société et ouvre boutique en pleine guerre du Golfe. Sept ans plus tard, il refuse une proposition de rachat venue d'un grand groupe financier. Cela l'enchante qu'une marque montée calmement, sans personne pour dire: «Ça ne se vendra pas», puisse intéresser les professionnels d'un tout autre univers. Attaché à l'aspect industriel autant qu'au côté salon de cendrillon, Christian Louboutin considère cette liberté comme un gage de légèreté: «Même s'ils sont générateurs de richesse les métiers de mode ne doivent pas être pris au sérieux au point de porter des lunettes noires toute la journée.» Rester léger pour que les semelles rouges puissent continuer à claquer au vent.
Christian Louboutin en 7 dates: 7 janvier 1964: Naissance à Paris.
1978: Désertion des bancs de l'école en faveur des fêtes du Palace et de la Main bleue.
1980: Première réalisation d'un prototype d'escarpin en peau de maquereau.
Décembre 1989- janvier 1990: Il assiste Roger Vivier pour l'installation de sa rétrospective au musée des Arts de la mode.
30 octobre 1991: Création de la société Christian Louboutin.Ouverture de la boutique rue Jean-Jacques-Rousseau, Paris Ier 1998 à New York: Récompensé par le Fanny Award du meilleur chausseur de l'année.
Septembre 1999: Création de la compagnie américaine CLLLC et ouverture de la boutique au 941, Madison à New York.

